25 avril 2007
Travailler plus pour gagner plus: gné ?
Je cite le bloggueur Yojik:
"Il me semble que dans la
mesure où il n’y a pas en France autant d’offres d’emploi que de
chômeurs, c'est la preuve qu’il n’y a pas assez de travail pour tout le
monde. Donc je voudrais bien que l’on m’explique en quoi ou comment,
donner davantage de travail à ceux qui en ont déjà un, règlera le
problème de ceux qui n’en ont pas ? Si je fais travailler un salarié 45
heures par et que je lui impose de partir à la retraite plus tard, donc
occuper plus longtemps son emploi, je me demande par quelle magie, cela
va créer de l’emploi pour les autres. Si vous voyez, vous me dites hein
? Moi c'est sûr, je suis trop con pour trouver tout seul."
Voici mon humble contribution au débat.
Effectivement,
de prime abord, on serait tentés d'avoir le même réflexe que ce bloggueur;
d'ailleurs, beaucoup partagent son analyse - principalement à gauche.
La gauche part du principe
que le travail est une donnée fixe qui ne peut pas varier. A partir de
là, si on a X emplois, le seul moyen pour que tout le monde ait un
emploi, c'est de diviser les X emplois en autant de demandeurs
d'emploi. Alors pour obliger à la création d'emploi, on encourage les quinquagénaires à partir en pré-retraite, et on décourage les entreprises de laisser ses employés travailler plus de 35h.
Problème : si en effet le nombre d'emploi est une
donnée fixe, sa
population, elle, augmente; il va arriver un moment où on ne pourra plus
diviser le travail ! Que fera-t-on à ce moment-là ?
La droite
pense elle au contraire que le travail n'est pas une donnée fixe.
On peut faire varier le nombre d'emplois. Comment ? Par le travail
lui-même. "Le travail créé le travail" est une phrase martelée à
longueur de journée par Sarko, mais malheureusement jamais expliquée ;
j'imagine qu'il croit que tout le monde comprend tout de suite ce que
ça veut dire; c'est con, parce que c'est pas évident.
Explication du concept "le travail crée le travail" : pour créer des emplois, il faut qu'une entreprise
embauche. Or une entreprise ne va pas embaucher pour le plaisir, ni
simplement parce qu'elle en aurait les moyens - mets-toi dans la tête
d'un patron : tes bénéfices, tu en fais quoi? Tu en profites ou tu les
donnes aux autres? Non. L'entreprise ne va embaucher que si elle a
besoin de nouveaux employés pour faire de nouveaux bénéfices en
conquérant de nouveaux marchés. Mais quand les nouveaux marchés
apparaissent-ils? Quand les gens consomment, achètent. Pour cela, il
faut que les gens ait un pouvoir d'achat qui le leur permette... Ainsi,
ceux qui auront l'occasion de travailler plus avec les heures supp
défiscalisées verront leur pouvoir d'achat augmenter; cet argent ira
dans la consommation, créera des marchés, incitera les entreprises à
exploiter davantage ces nouveaux marchés, et pour cela, à embaucher...
Conclusion : le travail crée le travail, et encourager Paul à travailler plus ne retire pas un job des mains de Pierre.
Avantage
bonus : l'augmentation de la consommation occasionnnée par celle du
pouvoir d'achat augmente les recettes de TVA pour l'Etat, ce qui lui
permet de baisser les impôts sur les particuliers pour leur permettre
de consommer encore davantage, et de baisser l'impôt sur les sociétés
pour leur permettre d'exploiter encore davantage les nouveaux marchés
ainsi créés. Cercle vertueux !
Evidemment, le désavantage de la
stratégie de droite, c'est que ça rend l'idée de travailler moins
qu'aujourd'hui impossible, ce qui n'est pas très agréable. Mais entre
vivre agréablement le temps que le pays fasse faillite, et bosser un
peu plus qu'on ne voudrait dans un pays qui peut regarder devant lui,
je préfère quand même la deuxième solution!
27 mars 2007
Contestation
L'analyse faite de la proposition du ministère de l'immigration et de l'identité nationale dans la presse est très majoritaire: il s'agirait pour Nicolas Sarkozy de "flirter avec les idées de Jean-Marie Lepen" à des fins électorales.
A aucun moment on n'entend un journaliste ne pas remettre en cause la sincérité de Nicolas Sarkozy dans cette proposition.
Et si c'était vrai ? dirait Marc Lévy; et si Nicolas Sarkozy pensait sincèrement, avant de mesurer l'efficacité électorale de sa proposition, que pour bien intégrer les immigrés, il faut d'abord déterminer ce que veut dire être français (et comment appeler ça autrement qu'identité nationale?)?
La presse fait état des craintes que suscite cette appellation. Personne n'explique vraiment pourquoi d'ailleurs, les commentateurs se contentant généralement de qualificatifs assez fourre-tout er surtout très vagues du genre "trouble", ou encore "réminiscent d'une époque sombre", ce qui a le double avantage de ne pas engager le commentateur sur quoi que ce soit, et de pousser chaque téléspectateur à chercher en lui-même des motifs d'inquiétude. Nous voilà bien avancés !
A peine la proposition a-t-elle été formulée que toute la sphère médiatique s'est déjà emparé du nouveau sentiment à la mode, "la proposition polémique"... Sans jamais prendre le temps d'expliquer de quoi l'on parle; ainsi, là où l'on pourrait s'attendre à voir les journalistes chercher à l'étranger des exemples comparables de tels ministères, ces derniers ne partent en quête que des réactions des opposants de Sarkozy.
Dès lors, l'info n'est déjà plus "Sarkozy propose un ministère de l'immigration et de l'identité nationale", mais "Sarkozy suscite la polémique avec une nouvelle proposition".
Dans de telles conditions, comment espérer que les électeurs puissent se faire une idée du programme des candidats en s'affranchissant des commentaires caricaturaux de leurs opposants ? Les commentaires contradictoires sont très importants, à partir du moment où ils contredisent quelque chose d'établi... Malheureusement, nous nous retrouvons avec une société de communication où nous avons tant poussé la culture de la contestation à l'extrême que l'expression de la moindre idée nouvelle entraîne un embrasement systématique. C'est logique: les opposants à une idée font toujours plus de bruit que ceux qui la soutiennent. Conséquence: chacun devient frileux, personne n'ose plus rien dire, de peur de provoquer une polémique...
Et le plus drôle, c'est que, face à cette retenue compréhensible, on se plaint de la langue de bois des hommes politiques... Voici donc le contrat qui leur est proposé: ou ils décident de ne rien dire pour ne fâcher personne, et on les accuse de faire de la langue de bois, ou ils décident d'émettre des idées, en fâchant forcément quelques-uns, et on les taxe d'être irresponsables, peu réfléchis. Et nos hommes politiques doivent gouverner là-dedans ! Autant essayer de respirer à pleins poumons dans un sac plastique.
Je suis évidemment très attaché à la liberté d'expression et de contestation; mais il me semble que nous avons poussé le bouchon trop loin en la matière. A trop critiquer, on fragilise toute autorité, plus personne n'a de respect pour ceux qui nous gouvernent, le "tous pourris" devient la pensée majoritaire; la contestation, le réflexe; et le soutien à une position d'un homme politique, une marque d'allégeance aveugle doublée d'une faiblesse d'esprit.
Je trouve donc que l'on passe trop de temps à critiquer et pas assez à expliquer; si les journalistes n'adoptent pas bientôt un ton davantage pédagogue et moins sceptique par réflexe, les citoyens ne risquent pas d'adoucir leur perception des hommes politiques.
03 mars 2007
Je ne comprends rien à ce que raconte ma gardienne
Les anglais, les allemands, les italiens qui essayent de parler français, ça va, je comprends. Mais je suis incapable de piger le moindre mot sortant d'une bouche portugaise.
Ce qui m'impressionne le plus, c'est la capacité de mes interlocuteurs portugais à penser que je comprends ce qu'ils sont en train de me raconter. Je ne sais pas à quoi c'est dû. Ma tête d'incompréhension ne doit pas être assez claire, et pourtant ! Il me semble que mon imitation de la vache anorexique d'Ethiopie est assez fidèle. En tout cas, ils parlent, ils parlent, sans même imaginer un seul instant que je puisse ne pas comprendre. Alors ils enchainent, à la vitesse de la lumière - et ce sont souvent ceux que je comprends le moins qui ont le plus de trucs à me dire.
Au bout d'un moment, généralement, je laisse tomber et me contente de hocher la tête avec la conviction inaltérable du petit chien en plastique sur la plage arrière d'une voiture de beaufs. Mais de temps en temps, j'essaye. Par exemple, avec ma gardienne (pas plus haute que large - je crois que c'est dû au fait qu'elle vit au rez de chaussée, la pression des étages supérieurs doit l'aplatir) ça donne ça :
"Bonchour Mizié Zlobodan !
- Ah, bonjour Mme Fernandez ! (j'utilise un nom d'emprunt pour couvrir son anonymat, hein)
- Brezjvi conch catagnole EDF ?
- Euh, oui! Tout à fait, ils sont passés ce matin.
- Brechichi chtioulélé gougnouf colich ?
- Euh... Hein ?
- Brechichi chtioulélé colich pochtal ?
- Ah! Oui, j'ai bien trouvé le colis sous mon paillasson, c'est très gentil. Ceci dit, vous savez, ce n'est peut-être pas la peine de le mettre sous le paillasson comme les autres lettres, si le colis fait plus d'un mètre cube.
- Vouchavé vuké lépoubèle chagéjour ?
- Euh... oui, vous avez raison: "ça, c'est sûr".
- Na, na : vouchavé vuké lépoubèle chagéjour ?
- Le... le chat à jour ?
- Lépoubèle chagéjour !
- Ah, l'abat-jour ? Non, merci, je n'ai pas besoin d'un abat-jour. Mais merci, vous êtes gentille de proposer.
- Na... lésak cheudi !
- Les sacs jeudi ?
- Chiii !
- Ahhhh ! Eh bien je savais bien qu'on y arriverait ! Bon... Et alors, les sacs, que voulez-vous me dire à propos des sacs ?
- Lépoubèle chagéjour !
- Bon. Euh... Eh bien, si ce n'est que ça, il suffisait de le dire dès le départ. Quoi qu'il en soit, excusez-moi, hein, mais je dois vraiment y aller ! Très bonne journée à vous, mme Fernandez !
- Chlsdfgqbon jrouizrheghpdrthg lkusrhqof !
- Euh... C'est ça! Aurevoir!"
28 février 2007
Restaurationphoto.com
Un peu de pub ne fait jamais de mal. Un proche a monté une entreprise de restauration de photos de famille, et comme il est fort sympathique et fort compétent, je me permets de venir polluer mon propre blog avec un petit interlude commercial.
Sur www.RestaurationPhoto.com, donc, vous pouvez envoyer vos photos endommagées, vieillies, salies, tachées, déchirées, jaunies, que sais-je ? Elles seront nettoyées, réparées, restaurées digitalement sans qu'il soit touché à l'original.
Deux formules simples sont proposées: la restauration dite "défauts" et la restauration "couleurs".
Pour plus d'information, visitez www.restaurationphoto.com
Bientôt, en regardant les photos de votre grand-père le jour de son baptême, vous pourrez vous dire que 1938, finalement, ce n'est pas si loin!
16 février 2007
Alain Duhamel mis au placard
Je viens d'apprendre que le chroniqueur Alain Duhamel, officiant sur France 2 et RTL, vient d'être interdit d'antenne jusqu'à la fin de la campagne présidentielle pour avoir déclaré lors d'un débat, au détour d'une réponse à une question, il y a quelques mois, qu'il voterait pour Bayrou. On le suspend pour partialité. Je trouve cette suspension débile, et je vais vous dire pourquoi, chers lecteurs si avides, ce soir, je le sens, de savoir ce que j'en pense, sinon vous ne seriez pas en train de vous caresser la joue d'une main tremblante en m'interpellant ainsi : "Oh oui Slobodan, vas-y, dis-nous ce que tu en penses, oh oui, ahh, et tant que tu y es, fais-moi l'amour! Oui, prends-moi! Prends-moi, Edouard! Laisse-moi t'appeler Edouard, j'ai envie!"
Bêêê revenons à nos moutons.
Sur divers forums, l'on voit fleurir les commentaires du style "ouais, c'est encore un coup de Big Brother-Sarko! Il est partout, comme il est ministre de l'intérieur, il passe un coup de fil et il vire qui il veut!"
Moi, si j'étais aussi parano (mais je ne le suis pas), je dirais plutôt
que c'est un coup de Bayrou. Mais si ! Quelle aubaine pour lui ! Un
journaliste qui se fait baillonner parce qu'il s'est prononcé en sa
faveur... N'est-ce pas là la preuve irréfutable que les pouvoirs, les
puissants et les médias sont de mèche pour le faire taire, lui, le seul
à avoir tout compris, le centriste qui dérange à droite comme à gauche?
Mais soyons sérieux deux minutes. Outre le fait, que, depuis 1981, la presse n'est plus contrôlée par le pouvoir politique grâce à une loi promulguée sous Mitterrand, et donc l'est par l'argent, et que le coup de fil de Sarkozy ou un autre serait tout bonnement sans effet, je souhaite porter à votre attention un argument supplémentaire qui laisse à penser que ce genre d'accusation est débile.
Tout un chacun sait bien qu'aujourd'hui, tout se sait. Hollande et Eric Besson, chargé du chiffrage du projet socialiste, s'engueulent ? Ca filtre. Le microcosme médiatique est devenu une passoire. Personne n'a donc intérêt à orchestrer en sous-main un truc qui va forcément se savoir, puisqu'il sait bien qu'on va penser qu'il est derrière! De plus, la presse, comme je l'ai dit, n'est plus contrôlée par le pouvoir. Elle est soumise à la concurrence, donc au marché, donc aux chiffres de vente et à l'audimat, et donc... au scoop, et à rien d'autre. Plus un truc va gêner les hommes politiques, plus il sera explosif, plus il sera relayé par la presse. Si ce n'était pas vrai, on n'aurait pas entendu parler du Ségo-patrimoine et du scooter du Sarko-fils. Donc vous pensez bien que si un homme politique essaye de soudoyer un journaliste, ça fera un scoop.
Je pense au contraire qu'aujourd'hui, plus un truc est louche, moins il est suspect. Sauf si l'auteur du "truc" est vraiment très con... Et quoi qu'on pense de lui, je ne pense pas que Sarkozy soit très con.
Si la mise au placard de Duhamel a été faite de façon transparente, elle n'en est pas moins, de mon point de vue, totalement stupide. Un chroniqueur dit ce qu'il pense... Et alors ? C'est le but, que je sache ! Quand Ruquier dit pourquoi il est de gauche à 22h sur France 2 (la même chaîne !), on ne lui demande pas de comptes... Et pourtant, lui aussi reçoit des hommes politiques ! Quand Jean-François Kahn, rédacteur en chef de Marianne, fait des couvertures outrancières du style anti-Sarko, personne ne se demande s'il doit arrêter le journalisme politique...
Présenter les informations et faire un commentaire n'implique pas les mêmes obligations... Quand on lit une dépêche AFP, on doit la lire, un point c'est tout. Mais quand on demande de COMMENTER... On demande autre chose que de relire la dépêche sur une autre intonation! Qu'est-ce que commenter sinon donner son avis?
Par ailleurs, je préfère un chroniqueur qui dit ouvertement ce qu'il pense à un présentateur de Flash info se prétendant objectif, mais qui fait passer ses impressions par des attitudes, des intonations ou des choix d'angle sur l'information qu'il traite - pas forcément consciemment d'ailleurs.
De deux choses l'une : soit on fait dire les infos par des robots, soit on autorise les journalistes à dire ce qu'ils pensent. Présenter le JT en restant totalement objectif est déjà impossible, alors, faire un commentaire...
07 février 2007
Félinerie
Oyez, oeillets ! Dans le cadre de nos exercices de style croisés avec ma collègue La Féline, nous vous proposons, chacun de notre côté, un échange exceptionnel de personnalités. Ainsi vous êtes sur le point de découvrir une félinerie serbe, tandis que dans le même temps, vous allez pouvoir vous délecter chez La Féline d'une Slobodanerie très chatte. Bonnes lectures !
Ecrire comme la Féline ? Voici un truc dit "ficile". Dans quel trou ver l'inspiration ? Dans un trouvère ? Ce pouet du moyen-âge? Non... Trompette n'est pas pipelette. Mes Zou alors ? Dans mon porte-monnaie ? Non plus : un zaide n'est pas un naisse. Surtout que le taux de natalité du Zou est bas, et ce à cause du rétrécissement des porte-monnaies, qui rend l'activité sexuelle des Zou bien difficile.
Si on se résume : point de Zou, point de pouet, point de croix - vous l'aurez compris, je brode, mais revenons à nos mous thons. Bêêê oui, c'est la bonne démarche. Oui, le thon démarche ! Il nage, il ne marche pas, donc il démarche. Ce poisson défectueux a toujours eu des vêtements trop grands - d'où sa fameuse démarche. Mais ce cageot n'est pas le seul contenant à faire preuve de maux laisse, car les chiens, contraint à l'inaction dans leur demeure, se plaignent de douleurs cervicales. Au contraire du cerf vidé : ainsi allégé, sa nuque n'a plus qu'à porter les bois. Le cheval, lui, ne porte que les fers, et il n'a pas mal au cou non plus. Moralité, jeune cas niche: si tu veux fer plus jeune, bois !
Quel rat pore avec la Féline ? La chatte est-elle un rongeur poreux, ou a-t-elle une peau qui respire ? Rien de tout cela. Tom n'est pas plus enclin à porer avec Jerry que l'Emmenthal n'est perméable. Faites le test: vous verrez, votre matou ne se dissout pas dans la fondue savoyarde, et Hervé repartira affamé du gîte. Hervé, matou, Tom, Jerry, Zou et les autres sont d'accord avec moi pour dire qu'il y a con sans suce, ce qui est bien triste. Mieux vaut nous arrêter ici, puisque Laure n'est pas au rendez-vous, et Gasme non plus.
09 janvier 2007
Autruches volantes
Ah ! 2007. Il va s'en passer des choses, cette année. Si vous avez lu quelques-uns de mes articles, vous avez dû remarquer qu'il va y avoir une élection présidentielle. Siii !! Je vous assure. Je vous le rappelle, parce qu'il faudrait voir à ne pas l'oublier. Et surtout parce que le fait de le garder à l'esprit permet de faire des rêves fantastiques. Regardez-moi : l'autre jour, j'ai fait le rêve le plus génial de toute ma carrière.
Je me retrouve ainsi face à un reportage du JT sur l'élection présidentielle du royaume de Belgique (ça commence fort). Sur le trottoir, le maire de Bruxelles serre toutes les mains qu'il peut serrer ; en effet, il a décidé de se présenter.
"Les parrainages ? Ca me fait pas peur. Je vais y arriver."
Ses adversaires, qui le qualifient de "petit candidat", estiment que tout cela n'est pas sérieux. On demande son avis à une dresseuse / chasseuse d'autruche sur la question. Pourquoi une chasseuse d'autruches ? Eh bien voyez-vous, elle a été engagée par la municipalité de Bruxelles pour réintroduire ce superbe animal, longtemps espèce dominante dans la capitale de la moule et de la frite.
"C'est important de pouvoir capturer des autruches à Bruxelles. C'est tellement sympa !" Images à l'appui : on la voit, à bord de sa petite Smart, poursuivre un de ces volatiles dans les rues.
"Mais le plus important pour moi, c'est de transmettre mon art. J'aime apprendre aux gens comment élever puis capturer des autruches. Mon rêve: exporter ces animaux ainsi que la pratique."
Mais comment exporter des autruches ? Très simple : on les met sur des rails, et on les attache à la queue du TGV. Me voici derrière le train, à observer la chose. Tout à coup, le TGV part en trombe. Les oiseaux tiennent bon, mais je me dis que, tout de même, ça ne doit pas être facile. Et précisément, au bout de quelques secondes, malheur ! Les pauvres animaux prennent le vent et s'envolent, virevoltant dangereusement entre les fils électriques !!
N'écoutant que mon courage, je me déleste de mon portefeuille avant de grimper moi-même sur les rails pour partir à leur poursuite. Accroché au train, j'attends de prendre suffisamment de vitesse avant de lâcher les rennes; et me voilà parti, à mon tour, dans les airs ! Concentration, coordination : j'arrive tant bien que mal à ramener un à un les oiseaux au sol, les sauvant ainsi d'une mort certaine.
Seulement voilà : je suis moi aussi dans de beaux draps ! J'ai sauvé tout le monde, mais je suis encore en l'air, entre les câbles... Je risque gros, j'ai peur ! Je navigue tant bien que mal entre ces fils de mort, mais c'est de plus en plus dur, de plus en plus rapide. Là ! Un espace entre deux câbles ! C'est ma chance, je dois absolument m'y engouffrer pour me retrouver au-dessus de cette mélasse électrifiante ! Le nez en l'air, sans plus regarder derrière moi, je donne tout ce que j'ai dans une dizaine de grands coups de palmes - seul outil mien pour me propulser.
Après dix secondes de propulsion effrénée, je décide que je suis sans doute assez loin dans les airs pour pouvoir regarder en bas en toute sécurité... Et comment ! Je baisse la tête... Et je pousse un cri ému : "comme c'est beau !" (selon ma voisine de sommeil ce soir-là, j'ai justement poussé une espèce de gémissement orgasmique au même instant, avant que ma respiration ne s'accélère...)
En effet, me voilà au-dessus d'un tapis de nuages, face à la cîme des montagnes. Le panorama est absolument prodigieux, je n'ai jamais rien vu de tel. Une immense sensation d'espace, de liberté, s'empare de moi. La planète toute entière me semble être devenu mon terrain de jeu.
Je suis en pleine extase oculaire, mais en même temps, terrifié : me voici à des centaines de mètres d'altitude, sans savoir où je me trouve (j'ai pu dévier de plusieurs kilomètres lors de mon ascension sans m'en rendre compte, comme lorsque l'on nage sans se poser de question dans la mer, et qu'une fois revenu, on ne sait plus où on est... Bordel, mais où est ma serviette?). En plus, je n'ai que mes palmes, et s'il m'arrivait quelque chose, cela pourrait ne pas suffire à me sauver. Alors je décide de couper court à ce plaisir visuel, et d'entamer ma descente.
Je redescends donc en planant, donnant un petit coup de palme de temps en temps pour ne pas chuter trop rapidement. Passé sous les nuages, je réalise que je me situe de l'autre côté de la mer, au bord d'une île des dom-tom belges. La montagne, enneigée au sommet, se transforme, à mesure que l'on descend vers la mer, en maquis. A son pied, des plages et une eau carribéenne.
Une photo apparaît tout à coup en médaillon, s'élevant au-dessus de l'île : c'est François Fillon, qui est ici en déplacement pour la campagne présidentielle, avec son équipe. Tiens, c'est marrant, justement je l'aime bien, François Fillon. J'aurais presque envie d'aller lui serrer la main, mais bon, ce n'est pas mon genre, je ne suis pas chasseur d'autographe dans l'âme.
Je me concentre alors sur ma descente. Ouhlà, ça va vite! Non, pas par là, je suis trop loin du chemin! Mes jambes frottent la cîme des arbres, et j'atterris finalement à terre. Je suis en mauvaise posture, puisque je réalise que je n'ai pas mes papiers... Je les ai laissés à Bruxelles, avant de m'attacher au train! Me voici à l'étranger sans papiers!
Quels sont ces bruits de discussions, au loin, se rapprochant ? Mais oui ! C'est François Fillon et son équipe, qui redescendent la montagne pour regagner la plage, où un moyen de transport les attend pour les ramener en métropole... Si je l'aborde, et que je lui explique que je suis un ressortissant français sans ses papiers, peut-être acceptera-t-il de me ramener avec lui dans son avion! Dois-je lui préciser que je suis un sympathisant ? Hmmm ça risque de faire opportuniste... Bon, je verrai quand je serai en face de lui. Il se rapproche, je risque de le louper! Il faut que j'attrape cette orange, en contrebas; si je n'arrive pas à attraper Fillon, il faut que j'aie de quoi manger...
Malheureusement, mon rêve s'étant arrêté là, je ne saurai jamais si je suis parvenu à rejoindre Bruxelles, et je ne saurai jamais ce que pense l'éleveuse/chasseuse d'autruches de la candidature à la présidentielle du maire de Bruxelles.
Donc voilà, si vous voulez faire de beaux rêves, pensez à la présidentielle! Enfin je tiens à rassurer les sympathisants de gauche: vous, il y a peu de chances que vous croisiez François Fillon... En revanche, une petite partie de chasse à l'éléphant rose avec Olivier Besancenot, ou une petite marche en forêt chinoise avec Ségolène... Dans tous les cas, quel que soit votre accompagnateur, ça risque d'être dangereux... Il va falloir faire preuve de bravitude.
15 décembre 2006
Généreux et inefficaces
Dans les innombrables propos de comptoir, comme dans les débats politiques, il y a, je trouve, un raisonnement économique que l'on n'entend pas assez, et qui est pourtant d'une simplicité désarmante pour exprimer, non pas ce qu'est le blues, mais le besoin qu'on a de changer l'état d'esprit des gens dans leur rapport aux patrons et à l'entreprise. Je m'en vais vous l'exposer, et vous allez voir, c'est très court, très simple, et assez inattaquable.
La France est comme une grande gourde pleine d'eau. Cette gourde est percée, et l'eau s'en échappe inexorablement. La gauche, généreuse par nature, se dit "dans le pays des droits de l'homme, on ne peut pas laisser la gourde se vider." Alors ils remettent de l'eau dans la gourde. Mais comme l'eau s'écoule toujours par le trou, elle continue de se vider, alors ils remettent, encore et toujours, de l'eau.
L'eau, c'est l'argent et l'emploi. L'argent et l'emploi se barrent de France. Alors les socialistes, pour remplir la gourde, injectent subventions, allocations et emplois aidés sans s'attaquer aux causes de la fuite de l'argent. C'est sans fin. Or qu'est-ce qui produit de l'argent et des emplois ? Les entreprises, les riches, les patrons. Il faut donc les retenir si l'on ne veut pas que la fuite se poursuive.
Or les mesures de gauche sont des contraintes vis-à-vis des entreprises et des riches (difficulté de licenciement, coût accrû de l'embauche, impôt sur les sociétés, impôt sur la fortune), qui vont donc se barrer, emportant avec eux l'argent et les emplois.
Mettre de l'eau, c'est bien, mais si on ne bouche pas le trou, ça ne sert à rien.
Voilà comment, avec les meilleures intentions du monde, on appauvrit le pays.
Franchement, qu'est-ce qu'on peut redire à ça ?
04 décembre 2006
Le verre à dents et la chaussette
Dans le cadre de mes affrontements littéraires avec La Féline, voici ma version du thème suivant : "Un verre à dents rencontre une chaussette." Bonne lecture !
Je vous invite à aller lire la version de la Féline chez elle.
- Hmmmf !!! Hmmmmmmmmf !
- Tiens ? Quel est ce bruit qui monte à mes oreilles ? Comme un cri étouffé… Une souris aurait-elle eu les yeux plus gros que le ventre, et, ainsi déséquilibrée dans sa démarche, chu sur un gros morceau de fromage, celui-ci se logeant dans sa petite gorge de façon peu favorable à l‘articulation ?
- Hmmmmmmmf !!!
- Ou alors il s’agit d’un volet claquant sous le vent ?
- Non mais vous êtes pas bien, non ?
- Je vous demande pardon ?
- Vous avez déjà entendu un volet faire Hmmmf ? Un volet, quand ça claque, ça fait plutôt «vlan» je vous signale !
- Je le sais bien. C’était pour vous provoquer.
- Me provoquer ? Pourquoi faire ?
- Pour vous obliger à vous exprimer, pardi ! Je savais que si vous aviez une chose que vous teniez à dire, vous vous débattriez avec davantage de motivation pour vous sortir de la situation qui vous empêchait de parler sans problème.
- Vous remettez en cause ma volonté originelle de me débattre ?
- Parfaitement.
- Mais enfin ! Je n’ai pas besoin de vos carottes pour me débattre ! La liberté d’expression en elle-même est largement assez importante pour justifier des efforts infinis ! N’importe qui serait capable du pire comme du meilleur pour la conserver…
- Ah, là, pardonnez-moi, mais vous vous trompez. Il y a des fainéants, je vous assure.
- Comment ça ?
- Mais oui. Prenez les pierres. Elles se laissent superposer les unes aux autres, avec une passivité coupable qui donnerait la nausée aux collabos de la France occupée. Il ne me semble pas qu’ainsi engoncées, elles fassent le moindre effort pour lutter contre l’oppression. Voyez-vous, j’ai fait plusieurs déménagements, dont certains à la campagne. Au cours de ceux-ci, je suis passé devant pas mal de murs de pierres. Eh bien je peux vous dire que pas une n’a bougé. Pas le moindre tressaillement, ni même une vague vibration de la part de ces mini-pachydermes rectangulaires. On pouvait les voir se complaire dans l’abandon, la défaite. En vérité, je vous le dis : les pierres n’ont aucun amour propre.
- Ne croyez pas que je cherche à vous être désagréable par principe, mais il me semble que les pierres ne sont animées d’aucune volonté.
- Ah ! Je ne suis donc plus le seul à le dire.
- Je ne suis pas en train d’abonder dans votre sens, bougre d’imbécile ! Je suis en train de vous dire que les pierres ne pensent pas, je ne vois donc pas en quoi elles seraient capables de libre-arbitre !
- Les pierres ne pensent pas ? Et qui vous permet de le dire ?
- Cela me paraît évident.
- Et pourquoi, je vous prie ?
- C’est dense, anguleux, monolithique… Ce sont là des caractéristiques qu’ont rarement comporté les grands esprits de notre temps ! Et même ceux d’avant, du reste !
- Je vous trouve bien sectaire.
- Et vous, je vous trouve bien énigmatique. Vous parlez beaucoup dans le vide.
- Je ne fais pas assez dans le concret, c’est cela ?
- Si j’étais anglais, je pourrais vous dire que vous avez au moins versé dans le concrete, ce qui n’est déjà pas si mal.
- Merci de votre indulgence, mais si c’est le concret qui permettra à mon propos d’emporter votre adhésion, je vais me faire un principe de garder les pieds dedans. Je vais même vous proposer une marinade de concret. Attention ! Ce ne sera peut-être pas très savoureux… Mais ce sera du solide.
- Solide comme de la pierre ?
- Non. Comme de la brique.
- Ah bon ?
- Vous mettiez la passivité des pierres sur le compte de leur aspect rectangulaire, dense et monolithique, n’est-ce pas ?
- Je persiste et je signe.
- Soit. Mais que faites-vous de la brique ?
- La brique ? Ca… Oui, vous avez raison, parlons-en, de la brique : j’attends toujours la parution de son traité sur la maltraitance des tuiles !
- Inutile de vous montrer sarcastique.
- Je n’ai toujours rien vu venir. Et pourtant, je jette tous les jours un œil à la première page de Truelle Soir. Faudrait-il que je consulte plutôt Burin Hebdo ?
- Suffit ! Evidemment, la brique ne pourrait pas prendre la plume avec les dispositions qui sont les nôtres. Mais il n’y a pas qu’une seule façon de s’exprimer, que diable ! Si vous jetiez un œil à la télévision pendant le tournoi de Roland-Garros, vous verriez avec quelle indépendance – et quelle virtuosité ! – la brique virevolte, dans sa forme pilée, autour des joueurs rouspétant, dans le seul et unique but de crier leur désir d’exister !
- Ne me racontez pas d’histoire. Personne ne survit à un processus qui vous voit passer d’un état solide et massif à celui de poussière. Ce que vous prenez pour un gracieux triple lutz piqué parfaitement contrôlé est en fait une bien funeste danse, d’ailleurs bien trop macabre pour que quiconque puisse s’en émerveiller. Et vous qui vous pâmez d’admiration devant tel spectacle ! Vous me donnez envie de vomir.
- Non mais écoutez-le ! Encore une idée préconçue ! « Ce qui est anguleux ne pense pas, gnagnagna… La terre battue est forcément morte… » Ce n’est parce qu’on est battu qu’on est forcément mort, je vous signale.
- Ce procédé qui consiste à introduire de beaux traits d’esprit au milieu d’un argumentaire sérieux est particulièrement fourbe. Vous me décevez.
- Allons, réjouissez-vous plutôt de ce que je cherche à vous séduire plutôt qu’à m’opposer à vous ! Après tout, nous ne nous connaissons pas, et je ne vois aucune raison de nous disputer indéfiniment.
- Moui. Je vous signale tout de même que c’est vous qui avez commencé à me traiter de fainéant, en supposant que j’avais besoin que l’on me lançât quelque bouée intellectuelle qui me permettrait de trouver le courage de me débattre pour retrouver ma capacité d’élocution.
- Je ne voudrais pas dire, mais le fait est que vous vous êtes mis à parler précisément au moment où je vous ai invectivé. Du coup, m’est avis que la bouée, vous l’avez saisie, et qu’à l’instant où nous parlons, vous êtes en train d’essayer de sauver les meubles de l’orgueil qui vous sert d’appartement.
- Oh ! Vous êtes odieux !
- Et vous, vous êtes invisible. Ce qui, s’ajoutant à votre pensée étriquée, ne fait pas de vous quelqu’un de très crédible. Montrez-vous, je ne vous vois pas.
- Et pourquoi VOUS ne vous montreriez-vous pas ?
- Mais parce que je ne le peux pas, triple buse.
- Et qui vous dit que je ne suis pas dans le même cas que vous ? Comment savez-vous que ne nous sommes pas semblables ?
- Parce qu’on ne range pas un verre à dents par terre. En outre, je suis le seul verre à dents, dans cette maison. J’ai été offert à mon propriétaire par sa petite amie. Pas l’actuelle, hein, celle-là est plutôt cruche. Non, la précédente, qui a compté bien plus, ce qui fait que j’ai une valeur toute particulière pour le locataire de ces lieux. Ainsi je sais qu’il ne me remplacera jamais.
- Vous me paraissez bien sûr de vous. Je crois que vous sous-estimez l’amour qu’il porte à sa mie d’aujourd’hui. Il l’aime beaucoup plus que vous semblez le penser. Et puis elle n’est pas si cruche.
- Et qu’est-ce que vous en savez, vous ?
- Je lui colle plus à la peau que vous…
- Dois-je vous rappeler que j’ai un contact intime avec lui TOUS LES MATINS ?
- Oui, d’accord, vous touchez ses lèvres, quoi, dix secondes par jour, si l’on cumule les fois où il vous porte à sa bouche ?
- A peu près, oui. Mais ce n’est pas tout. J’ai également des contacts avec elle.
- Ha ! Normal que vous la trouviez sotte ! S’il y a un moment où l’on ne peut pas la juger, c’est bien le matin. La pauvre, elle a alors les pensées encore toutes embrumées par les nuages formés par l’amour de son amant au cours des rêves dont elle se sort à peine.
- Pfff. Poète de pacotille.
- Tiens-tiens… Voici que vous versez dans l’aigreur… C’est bon signe ; cela veut dire que vous êtes agacé, aculé ! A court d’arguments…
- Et comment pouvez-vous savoir ce que vous avancez ? Vous ne les embrassez pas sur la bouche, vous ! Si ?
- Grands dieux, non ! Ils seraient bien mal avisés de le faire…
- Pourquoi donc, cela ne vous plairait pas ?
- Oh, il ne s’agit pas de moi… Mais pensez plutôt à eux, les pauvres ! Essayez-donc d’embrasser une chaussette !
- C’était donc ça…
- Eh oui. Et si, en tant que chaussette, je ne peux bien sûr pas me permettre de voir ce monsieur tous les jours, il m’arrive au moins une fois par semaine de l’avoir tout contre moi pour une journée entière. Parfois deux d’affilées, d’ailleurs, lorsqu’il dort chez sa moitié – mais ça, il évite de l’ébruiter… Même auprès d’elle ! Un matin, il m’a remis dans son sac, puis fit mine de m’y chercher pour m’en ressortir ! Enfin, je ne suis pas un mauvais bougre ; dans ces cas-là, je collabore de bon cœur ; je joue la chaussette propre.
- Vous êtes une bonne âme.
- Pas tant que vous. Rester fidèle à votre propriétaire, malgré ce qu’il vous fait subir… Quel dévouement… Quel altruisme ! Chaque matin, hop ! Une pluie de crachats et de postillons ! Et le tout, sans vous offrir la séance de lavage qui vous serait pourtant due… Non, à la réflexion, ce n’est même pas de l’altruisme. C’est un manque total d’amour propre. Si je suis bonne âme, vous êtes bonne pâte. Et dire que c’est de cela que vous accusiez les pierres… Si vous voulez mon avis, vous devriez lui rappeler votre valeur et votre pouvoir de temps en temps en vous cognant contre ses dents.
- Pour qu’il me jette par terre et que je vole en éclat ? Je vous vois venir !
- Vous avez peur de vous frotter à ses dents ? Vous ne portez pas bien votre nom !
- Je n’ai jamais aimé ce titre. Non seulement il est inexact, mais en plus il est insultant. Inexact parce que je n’ai jamais de contact avec les dents ; j’en ai avec les lèvres. Personne ne boit avec ses dents.
- Vous seriez donc un verre à lèvres ?
- Non, pas davantage ! Et c’est d’ailleurs pour ça que c’est insultant ; je ne touche ni plus ni moins les lèvres ou les dents que n’importe quel autre verre… Ainsi, moi comme le gobelet en plastique du nourrisson, et comme le vulgaire verre en plastique du pique-nique : nous sommes tous des verres à dents ou à lèvres ! Excusez-moi, mais c’est vraiment mélanger les torchons et les serviettes !
- Mais quel titre voudriez-vous donc avoir ?
- Aide à l’hygiène dentaire par technique labiale d’échelon un.
- Rien que ça ! Et l’échelon deux, il est pour qui ?
- La serviette. Si je peux rincer une bouche, je ne peux en revanche pas l’essuyer. Il faut qu’elle soit là pour terminer le travail. Mais venons-en au fait… Quel était le phénomène qui vous poussait à pousser ces grognements étouffés d’attardé mental, au lieu de parler comme une chaussette normalement constituée ?
- Vous feriez bien d’utiliser votre cerveau pour être aimable plutôt que pour vous inventer des titres pompeux ! Ou encore pour faire des déductions simples : vous n’êtes pas sans savoir que vous trônez non loin du panier à linge sale. Si vous réfléchissiez deux minutes, vous comprendriez que notre propriétaire avait oublié de me déplier avant de me jeter au sale. Enfin, je ne vais pas vous demander d’imaginer la difficulté de parler quand on est en boule, hein ! Ce serait trop attendre de sa majesté raideur !
- Mais j’y pense, où est donc l’autre membre de votre paire ?
- Oh, nous avons dû être séparés pendant le tri. Elle se sera coincée à l’intérieur d’une housse de couette, quelque chose comme ça…
- Je ne voudrais pas vous faire peur, mais l’autre jour, j’ai entendu notre propriétaire parler d’un grand ménage de printemps… Je ne suis pas sûr d’avoir tout bien entendu, mais il me semble bien qu’il était question de mettre de l’ordre dans sa garde-robe, et de jeter les vêtements inutiles… Que penserait-il, alors, d’une chaussette orpheline ?
- Vous… Vous n’êtes pas sérieux ?
- Je vous assure que je le suis.
- Il faut que je retrouve ma jumelle ! 43 gauche ? Tu es là ? Réponds-moi ! 43 gauche ?
- Ne vous fatiguez pas, mon vieux. Dans ce panier, vous devez être une bonne quinzaine de chaussettes, toutes ambidextres. Et, bien entendu, toutes de la même taille.
- Bon sang, mais vous avez raison ! Je… Je suis perdu !
- Je comprends votre inquiétude. A votre place, je la ressentirais aussi.
- Mon dieu !
- Evidemment, je pourrais essayer de vous aider, mais cela ne serait pas gratuit…
- Vous ? Et que pourriez-vous bien faire ?
- Eh bien… Si je devais me renverser sur la moquette, cela donnerait un peu de souci ménager à notre hôte, qui, dès lors, aurait sans doute d’autres chats à fouetter que de jeter ses chaussettes inutiles… En tout cas pour un temps, ce qui vous en laisserait un peu plus pour retrouver votre compagnon… Le dentifrice, ça ne part pas comme ça, vous savez.
- Vous êtes sûr ?
- Mais oui, mais oui.
- Je… Je vous remercie.
- Pas si vite. Je vous l’ai dit, ce ne sera pas gratuit.
- Ah… Eh bien… Je vous écoute ! Que dois-je faire ?
- Répétez après moi.
- D’accord.
- « Les pierres n’ont aucun amour-propre. »
29 novembre 2006
Si j'étais Miss France
Moi, pour Noël, je voudrais que tous les petits enfants de la Terre soient heureux, et que tous les papas et toutes les mamans s'aiment de tout leur coeur, et que les gens arrêtent d'être méchants les uns envers les autres - ah, attendez... Je crois bien que je me suis transformé en Miss France, l'espace d'un instant... Remarquez, c'était plutôt agréable. J'ai tout de suite senti mon potentiel.
Ah, comme dirait mon titre, si j'étais Miss France... Le regard des gens changerait sur moi : les hommes seraient tous courtois avec moi, les femmes me jalouseraient, au lieu de cette (au moins) apparente indifférence des jeunes femmes qui ont peur qu'on les drague, alors que c'est exactement ce que j'ai dans la tête...
Si j'étais Miss France, les voitures s'arrêteraient pour me laisser traverser, oui, même à Paris; les robes m'iraient toutes à ravir; je ferais honneur, grâce à mes origines normandes, mon ruban autour du tronc et mon oeil torve, à mes cousines les vaches; j'embrasserais la sensation de pouvoir en me délectant des effets instantanés sur les hommes d'un bref passage de ma main dans mes cheveux; je pourrais poser nue, égratignant l'institution, et pouvoir ainsi passer pour une révolutionnaire, tout en continuant à voter à droite; je pourrais me tenir debout sur la scène, pour adouber avec dignité celle qui me succédera, et être vétéran à 22 ans.
Tout cela serait possible si j'étais Miss France. Mais je pense que cela n'intéresse pas grand monde. Soyons sérieux un instant, et penchons-nous sur les vrais problèmes, ceux qui intéressent réellement les gens. Que pourrais-je faire si j'étais une porte ?
Oui, allez-y, riez. Inutile de vous cacher derrière vos claviers encrassés - inutile de nier, je SAIS que vous ne le nettoyez jamais - je vous vois. Eh bien vous avez tort. C'est vrai, comme ça, le destin d'une porte ne vous paraît pas aussi grand que celui d'un Elvis ou d'une Jeanne d'Arc. Mais à votre avis, à combien de premiers baisers Elvis a-t-il assisté ? A mon avis, pas plus d'un... Enfin... Bon, d'accord, sans compter les premiers émois buccaux de toutes les fans dont il s'est vraisemblablement abreuvé. Mais Jeanne d'Arc ! Hein ? Qu'est-ce que vous pouvez me rétorquer sur Jeanne d'Arc, hmm ? Oui, pas grand chose. Alors maintenant, arrêtez de pouffer en vous étouffant avec vos Curly, et écoutez-moi. En plus, des Curly à cette heure-ci, franchement, vous êtes immondes.
Etre une porte, cela peut être grand. On n'est pas forcément au premier rang de l'actualité, d'accord; ça, c'est seulement pour une minorité de planches : l'entrée de l'Elysée, Matignon, Roland Garros, l'ascenceur de la tour Eiffel... Mais la sphère de la célébrité ne concentre pas en elle toute l'intensité du monde. Ainsi, ce sont les portes de palier qui assistent aux plus grands drames comme aux plus grandes joies. Combien de disputes définitives, combien de déclarations d'amour éternelles se sont faites face à un bois sensible dont la peinture a pu s'écailler d'émotion ?
De plus, être une porte ne se réduit pas à se contenter de la passivité du témoin. Il y a plusieurs façons d'être porte. Râleuse, par exemple: à chaque fois que quelqu'un passe, Paf ! On couine. Colérique : au premier coup de vent, Vlan ! On claque. Ou au contraire, médiateur : quelqu'un dit une saleté sur sa femme, dans la pièce d'à côté ? On arrondit les angles, on fait en sorte que ça marche, et on atténue le bruit grâce à une bonne isolation. On peut aussi se sentir gardien, responsable, maître des lieux : en été, quand les gens partent en vacances et laissent leur appartement à la merci d'une inquiète solitude, on peut gonfler son bois avec la chaleur, se grandir, et ainsi rassurer les plinthes d'une caresse plus ferme, plus protectrice.
Le rôle d'une porte est un rôle pivot. Alors ne sous-estimez plus votre porte. Chérissez-la, remerciez-la. Elle vous semble fatiguée ? Repeignez-la, graissez-la ; elle vous dira merci à sa façon : lorsque vous la passerez pour rentrer chez vous, et que votre main l'aura effleurée avec une affection directrice, elle se refermera dans une discrète glissade, dans un cliquetis apaisant qui dira "bienvenue chez toi".
Moi, pour noël, je ne voudrais pas de porte, puisque j'en ai déjà une et qu'elle se vexerait que je la remplace, mais je tenais à reparler de noël, sans quoi on aurait pu me dire que ce texte n'avait ni queue ni tête. Nous voilà sauvés - personne n'a dit que la tête et la queue devaient appartenir au même animal, hein.